Un jeune couple épouvanté
Fuyait la verte Campanie,
Poubelle maudite à ciel ouvert.
Joseph, Marie des temps modernes,
Avec leur promesse de vie
Enceinte de menaces.
Où l’enfant naîtrait-il
A l’assistance publique ?
Dans quelle crèche de pitié
Au-delà de Milan, peut-être à Chiasso,
L’âne et le boeuf hélas restés
Dans les prairies vert-de-grisées ?
Parce qu’il en est des souvenirs comme des plantes, il faut les nourrir, en prendre soin pour qu’ils soient vivaces. R. Badinter
Dans ce recueil commençant par un bel oxymore l’auteur, lorsque le feu vendange la nuit, déroule ses souvenirs avec délicatesse, dans des détours d’encre et de lumière.
Les racines de ce texte viennent spontanément sous la plume superbement poétique de Jeanne Champel Grenier, sans cesse elle s’en nourrit, elles passent comme un vol à l’horizon, ce sont souvent des cils d’étoiles sur une larme rentrée, un ourlet décousu sur une cicatrice mais l’empreinte est là omniprésente sur la poudre irisée de la fuite du temps, c’est un soupir au bas d’une page, une enluminure dans ses pensées, le miroir n’est pas brisé, un rien le fait briller, brillance, pivot d’une vie, escapade dans l’autrefois : une poêlée de girolles persillées me ressuscite immanquablement ce pays sobre, mon pays sauvage et nourricier.
Les échos du temps abondent, émouvants, ils se glissent dans les failles du soir et remontent lentement de la nuit je suis de ce pays qui accueillit l’exode d’une partie de l’Espagne…. Et avec un rythme répété, elle revient sur les ombres mendiantes qui accourent depuis ses contrées qu’elle a tant aimées : je suis d’un pays fier qui subit l’invasion de mille nomades, j’entends par vent du sud, à deux pas de chez moi, ce chant des profundis qui s’élève le soir et vaut bien des ave, mots qui touchent, bouleversent et qu’est-ce qu’un mot ? Peut-être une barque dans une mantille de nuit, pour notre auteur, c’est une forêt avec une clairière aux yeux de biche où elle aime vagabonder pour le plaisir du lecteur, des braises dans la chaleur de la cendre du temps, sans cesse elles les ravivent, des étoiles sur la page de la vie.
Ses souvenirs sont tour à tour drôles et réalistes : en ce temps-là, il ne venait à personne l’ idée d’aller au bois pour le plaisir de s’y promener ,il ne s’agissait pas d’une promenade bucolique mais d’une sortie vitale ! et là, la poétesse enchaîne sur sa grand-mère, la belle Inès, pensées émouvantes, notre grand-mère c’était la glaneuse antique, mi-paysanne, mi-chamane, mais nous avons survécu à toutes ses mixtures ! ce sont des songes de givre sur des lames de lumière, des cascades d’émotion qui font revivre, l’auteur charge ses souvenirs sur sa barque et nous les fait partager. Et avec tendresse elle revient sur Inès qui travaille sans cesse à réparer la société. Appuyée sur sa vie trouée de mille ports / où dansent les voiliers/ la voilà qui s’endort/ Elle a vieilli si vite Inès, la belle Inès…
Et bien évidemment les gitanes sont présentes, avec leurs yeux noirs qui bougent/pleins de secrets troublants, les tireuses de bonne aventure présentes, colorées :Elle a deviné ton destin…sur ta main elle a soufflé/ et elle t’a dit:/ J’ai chassé le djnoun /va en paix ! Notre poétesse est l’orante d’une ample liturgie, et elle sait très bien que nous n’habitons que le refleurissement de nos cendres, et parfois les larmes ont froid mais personne ne le montre
On la sent fébrile, prête à danser lorsqu’elle évoque « Flam and Co, » c’est une rage intérieure/qui vient sacrer l’esthétique/ de la vie devant la mort.
Dans sa postface, l’auteure a cette phrase qui donne à réfléchir ; cette belle différence qui ne devrait pas exclure la fraternité.
Nous sommes faits pour être touchés et, lire l’auteure de ce superbe recueil, c’est faire éclater un miroir contre la nuit, c’est trouver un abri contre l’orage du temps, c’est aussi se remettre en question, mais nous sommes toujours porteurs d’une indélébile amputation.
Nous laissons au lecteur le plaisir de découvrir tous les textes de « Racines vagabondes » et notamment les descriptions des villes comme Grenade, les textes dédiés aux absents se préparer à l’absence/ pour regagner le primitif silence, tous ceux consacrés aux peuplades errantes ils n’avaient pas faim / ni de pain, ni de rien / juste de liberté.
Jeanne Campel Grenier sait admirablement quérir le feu d’hier pour le porter jusqu’à l’incandescence, elle en vit et nous en nourrit. Le jour relève ses filets, dans un vibrato ému la vie tend sa corbeille, au lecteur de puiser dedans.
Il est à noter que ce recueil est illustré par des dessins de l’auteur.
Sur le front aimé, tourmenté
De ridules multiples,
Du sceau de l’espièglerie marqué,
Où hier encore ma main se voulant
Caresse apaisante
Glissait avec tendresse et respect
Mes lèvres n’ont rencontré que
Le froid glacé de l’éternité
Et la sérénité enfin retrouvée.
Les voiles de la nuit, doucement
Se sont posés sur les paupières closes.
Définitivement.
un dimanche étrange de juin
se pose sur mon âme tel une brume
on dirait que le soleil est en agonie
une fumée opaque traîne parmi les corps et les sentiments
telle un malaise éternel
l’oiseau marche sur la ligne de l’horizon
comme sur un barbelé trop tendu
son saut fouette l’air en plis âpres
tel le silence qui roule
dessous, un cœur en pourpre
est blessé par son cri
Incendiés,
Les miroirs peuplés ne sont plus des refuges et fléchissent sous les visages.
Incendiés,
Les miroirs moqueurs volent plus qu’ils ne donnent et ternissent sous l’inassouvi.
Incendiés,
Les miroirs bavards content jusqu’à l’oubli et s’aveuglent sous l’attente.
Dans les regards absents,
Aux corps défiant,
L’incendie.
Il pleut.
Le matin a des larmes,
Des larmes comme un vin ;
Une pluie de corps incendié.
Il pleut à ma peau où le matin crépite d’un sanglot.
L’averse lave,
L’averse emporte,
Jusqu’au souvenir du matin.
C’est un véritable manifeste pour la beauté et la tolérance que nous offre Jeanne Champel Grenier avec Racines vagabondes.
Le recueil s’ouvre sur ces mots d’une grande poétesse chez qui le thème de l’exil est tout aussi majeur : Andrée Chédid.
« La poésie nous pousse à ruiner nos citadelles, à détruire l’enclos, à reconnaître que nous vivons d’un même cœur, mourrons d’une mort semblable.
Cette mort plus affranchie que nous qui sait que nous sommes fils d’un même exil. »
Et nous suivons Jeanne Champel Grenier dans chacun des lieux qui ont fait d’elle ce qu’elle est. Une femme dont la générosité sait si bien habiter le mot et la vie dans ce qu’elle a de plus charnel et pour qui la fraternité serait le nom d’une fleur des champs.
C’est l’Ardèche que la poétesse célèbre tout d’abord, son pays de cœur, son lieu de vie :
« Je suis de ce pays entre Rhône et Ardèche qui accueille l’Ailleurs et qui tatoue la France sur la peau et le cœur de l’humble voyageur » p8.
Les pages 9, 10 et 11 nous plongent, comme un instant suspendu dans la vie quotidienne de nos ancêtres de la grotte Chauvet. Des scènes de vie tout à fait splendides s’y succèdent :
« Les enfants barbouillés de myrtilles et de lait étaient allongés sous les fourrures et les peaux nouvelles. Au sein de cette odeur rassurante et familière de graisse rance, de miel sauvage et de lait caillé, ils dormaient. »
Il y a de Colette chez Jeanne Champel Grenier. (Elle est pour moi l’éternelle joie de vivre pieds nus dans les violettes.) Elle en a en commun l’amour et la parfaite connaissance de la nature qui l’entoure mais cette sororité se poursuit jusque dans les figures tutélaires, des femmes presque toujours qui hantent –mais devrais-je sans doute dire qui illuminent sa poésie.
Sa mère d’abord, « émigrée sans tambour ni trompettes du pays catalan » dont elle a hérité du sens de la danse
Puis sa grand-mère avec laquelle nous allons au bois, « Nem el bosc », celle qui est :
« Partout et nulle part
Debout au four et au moulin »
Et nous dénouons avec Jeanne les racines vagabondes, les racines familiales qui nous mènent en Espagne majoritairement. Partout y résonnent le timbre et l’ambiance :
« Un écrasant soleil de sang
Pèse de tout son poids de feu
Sur les grenades éclatées
Il faut à tâtons chercher l’ombre
Comme un aveugle sa pitance »
(Souvenirs de Burgos, p54)
Ou encore :
« Seul dans un corps en feu
Danse un cœur Carmen
Et son éventail qui vibre
Au filigrane orgueilleux
Du dangereux équilibre
Entre olé et Amen »
(Chaleur hispanique. P50)
Y plane aussi la lumière de chers amis disparus, magnifiques déracinés eux aussi, dont un magnifique hommage à l’ami poète Miloud Keddar, « L’ami de l’infini, poète migrant, homme du désert touareg venu à pied en France en contournant la méditerranée » p81.
Et de nomades magnifiques, gitans, manouches, roms dont les beaux portraits tissent le beau et puissant réseau de l’humanité.
A noter que le recueil est illustré de six portraits peints par notre poétesse qui a reçu nombreux talents en héritage. C’est cela avoir un pays.
La poésie de Jeanne Champel Grenier est lumineuse, toujours animée de sentiments nobles et de lucidité. Elle est sourire et bienveillance posés sur le monde.
Refermant ce merveilleux recueil, j’ai eu envie de danser, me sentant de nulle part et de partout à la fois ;
J'ai mal,
Mal d'avoir grandi,
D'avoir trop bien compris.
Mal d'avoir perdu l'innocence,
Qui rythmait mon bon sens.
Mal d'avoir laissé s'envoler l'enfance,
Qui virevoltait en toute confiance.
J'ai mal d'avoir à me soucier,
Mal d'avoir à m'inquiéter,
Pour des actes faits,
Pour des choix que j'ai ratés.
J'ai mal d'avoir à souffrir,
Pour ce que je ne peux plus offrir.
Comme j'ai mal !!
J’ai mal de réaliser que mes rêves ne sont que des rêves,
Et que mes péripéties ne verront jamais de trêves.
Amoureux de l'écriture, poésie, romans, théâtre, articles politiques et de réflexions... Amoureux encore de la beauté de tant de femmes, malgré l'âge qui avance, la santé qui décline, leurs sourires ensoleillent mes jours...