furtive / furtiva : édition bilingue en français et roumain, préface de Sonia Elvireanu, traduction de Tudor Stefan Gotia, photo de couverture : Nicole Hardouin, éditions Ars longa (Roumanie) : Maison d’édition Ars Longa, 120 pages
furtive de Claude Luezior a été écrit en 1998 et il fait partie d’une trilogie avec fluideet fragile. Trois f minuscules pour évoquer l’Amour avec un grand A.
Comme nous le rappelle Sonia Elvireanu dans sa très belle préface, Claude Luezior est un poète prolifique, maintes fois récompensé, par le Prix de l’Académie Française notamment en 2001 mais la liste est longue.
On retrouve dans furtive ce qui fait la marque essentielle de l’écriture de Luezior, à savoir les hautes valeurs de l’humanisme, la sensibilité et l’humour aussi.
Plus loin, en Roumanie, un jeune étudiant, Tudor Stefan Goția découvre les recueils de notre poète suisse et avec l’enthousiasme de ses vingt ans entreprend de le traduire dans sa propre langue.
Nous avions déjà croisé ce jeune traducteur et poète dans les pages de la revue belge Traversées...
Barbara Auzou, in : recension Les belles phrases
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Les géographies imaginaires : poèmes de Barbara AUZOU, huiles de Francine HAMELIN, éd. unicité, coll. Le metteur en signe, 87 p., 2025, ISBN : 978-2-38638-185-0
Dans leur Avant-propos, les deux artistes signent une remarquable complicité, j’allais écrire « unicité ». Et deux bohémiennes va-nu-pieds qui savent que la poésie n’est pas un alibi de conscience mais essence de la vie (…) (Hamelin)
je reviens frapper à ta porte
au bord déjà de redevenir source
parce que l’ordre du monde m’apparaît
avec tout son poids de cheval pétrifié (…) (Auzou)
Respiration réciproque. Quête, échange de cartes secrètes : le ton est donné.
Les titres et la Table des matières en fin de volume évoquent certes la géographie (mer, fleuve, dune, étoiles…) mais le cœur du texte est néanmoins, au fil des pages, essentiellement intérieur : celui de l’âme et de l’imaginaire.
Les huiles de Francine Hamelin sont décrites par elle-même comme des crypto-graphes : terme rare, caché, mystérieux. Utopies où se greffent et se bousculent en subtile intelligence les mots de Barbara Auzou avec frissons, moiteur et vertiges. Le verbe dissèque la pensée, la révèle.
Une rigueur certaine sculpte toutefois sa place dans l’espace-temps, tel un métronome ailé ; l’aurore se lève sur le rêve, les persiennes célèbrent l’aventure d’un rayon de lumière. La tendresse, jamais absente, donne de l’épaisseur au propos.
la feuille prend la forme de tout ce qui la réveille
c’est le tranchant doux de la connaissance
l’humilité de la poussière dans la ronde des ténèbres
qui remercient la chose regardée
saluent pareil la douceur de l’air
et la belle blessure de durer
Malgré cette cosmologie où s’évapore une éternité, on est dans les racines d’un royaume magique, dans les méandres et le delta d’un fleuve tout à la fois poétique et plastique, dans le rythme cardiaque de confidences non seulement chuchotées mais lentement bues et délicatement assimilées.
La phrase s’alanguit, sursaute, s’envole ; le trait quitte le pinceau avec force et pudeur. Heureux périple au gré de transparences.
Faire soi ce recueil, cette prose poétique scandée à la verticale d’une transcendance, ces huiles en majesté et surtout ces synergies à l’ombre du miroir.
La sortie d’un nouveau recueil de Claude Luezior est toujours une prime à la beauté poétique, un hymne d’amour pour la vie et l’humanité. Voici le premier poème de son nouveau recueil intitulé « L’itinéraire » publié chez Librairie - Galerie Racine à Paris
L’Inde
sous les paupières closes
d’un seul enfant
au panthéon de leurs dieux,
leurs rues sont miennes
en cette seule ferveur
où se côtoient d’infinis rituels :
amours, braises et épices
cet enfant de toutes les dynasties
futur maharaja, brahmane
ou intouchable, peut-être
sa mère le sait déjà
sur les marches des ghats
tourbillonnent sur son sari
transes pour d’obscures castes
et bûchers où crépitent
misères et blasphèmes
Shiva veille
le couple déambule
sur les arêtes d’un miracle
à l’unisson, des murmures
tentent de s’approprier
leur infinie tendresse
s’enchevêtrent çà et là
une trame de dévotions
rituels et taudis
l’architecture
descend infiniment
vers le fleuve des prodiges
rue, esplanade, escaliers
sont aussi miens
parce que je suis homme
en cet itinéraire de crémations
juste avant le cycle
des renaissances
enfant en bois de santal
mille fois sacré
sur le dos de maman
Ragnarök, recueil de Dana Shishmanian, 94 pages, éditions L’Harmattan, coll. Accent Tonique, avril 2024, Paris, ISBN : 978-2-336-45748-2
Souffrance d’une poétesse face aux mondes d’injustices, de trahisons, d’indifférences, meurtres et conspirations. Voilà ce que suggère dans un premier temps ce brûlot.
Dana Shishmanian, que l’on connaît par ailleurs pour sa courtoisie et son ouverture d’esprit en son site littéraire Francopolis - Francosemailles, monte ici au créneau, fustige les crimes actuels et ceux de l’Histoire, se hérisse, scande sa prose à la verticale, implore Dieu et les dieux. On est dans un indicible Guernica, dans un Cri de Munch, dans un bouleversement des perspectives, des consciences et des cœurs. Comme le dit l’autrice, le poète (…) devient un apprenti chaman aspirant à la maîtrise des éléments et du vol par-dessus les nuages.
C’est à coup de mots, de verbes endiablés, de mises à la ligne surprenantes, de rythmes, de répétitions voulues et dénudées de toute ponctuation, d’incandescences, d’images au goût de sang et de sueur que l’écrivaine exprime sa révolte envers tout système de pouvoir et de cruauté, qu’il soit communiste, capitaliste, théocratique ou même anarchiste. Elle va plus loin dans sa quête : je crois que le politiquement correct déconstruit l’humain et ronge les démocraties tel un ver empoisonné, ce dont les dictatures profitent pour faire de la tradition un nouveau dogme totalitaire.
On est cependant loin d’une démonstration politique, sociologique ou philosophique. Ces mots sont ceux d’un pinceau jeté sur la toile, brûlants d’un feu tout à la fois intérieur, instinctif et profond.
Dans la deuxième partie de ce livre, Shishmanian fait place à une écriture davantage onirique, évoquant Ragnarök, bataille finale dans la mythologie germanique et, en quelque sorte crépuscule des dieux. Ah, chaman, quand tu nous tiens !
Qu’en est-il d’une solution, d’une issue pour notre triste humanité, peut-être ? Je crois que la beauté ne sauvera pas le monde mais, qu’alliée à la vérité, elle peut aider quelques âmes à se sauver du monde.
Mais s’il lit attentivement cette jetée de braises jusqu’à la fin, le lecteur survivant trouvera, malgré tout, des signes d’espérance dans l’un des ultimes textes, Une larme d’amour :
Au précaire du seuil, de Jean-Louis BERNARD, 43 pages, Cahiers du Loup bleu, éditions Les Lieux-Dits, Strasbourg, 4e trim. 2023,
ISBN : 978-2-493715-41-8
Poésie très pure qui s’articule autour du silence et du temps, lequel s’allonge, s’étire, insaisissable, immatériel ou presque. Son gardien est un vigile guettant les ondulations de l’oubli.
les marées font mémoire
le passé n’a plus d’âge
lors même que les heures
s’obstinent
À l’instar du titre, ce recueil s’inspire de transhumances, d’oracles, d’inabouti, de vertiges nomades, d’yeux vagabonds, d’innommé. Toujours, Jean-Louis BERNARD est aux antipodes des certitudes, des affirmations péremptoires.
Seule une majuscule signale le début d’un poème qui coule telle une source et s’affranchit de toute ponctuation, laquelle est remplacée avec bonheur par la mise à la ligne et la mise en pages.
Les vers sont en prise directe avec une nature plutôt lunairefaite d’épines, de brumes et de halliers…
posée
sur un embrun
une mouette volage
guette
l’archaïque du vent
Et l’écrivain de conclure cet opuscule lourd de sens, tout à la fois humblement et provisoirement sur son seuil précaire :
mais l’encre
trébuche sur les pages
parole démembrée
comment trouver le silence
juste
J’ai envie de dire que ces textes ne font qu’un dans une recherche cohérente, continue et en quelque sorte infinie de l’âme humaine et de la résonnance des mots. De plus, l’ensemble de l’œuvre chez Jean-Louis BERNARD constitue un remarquable et homogène continuum pour notre passion du verbe.
Adam et Ève chassés du Paradis terrestre * Auteur : Charles-Joseph Natoire (1700-1777) * Date : 1740 * Lieu : New York, Metropolitan Museum of Art Adam et Eve
La poésie est-elle oracle ou plain-champ de grands-prêtres, druides ou chamans ?
Leur parole cryptée, si vulnérable, serait-elle délivrance d’un état second que nous portons tous en nous ?
Porteurs d’inachevé, en rupture avec leurs semblables, les poètes sont-ils ces êtres désignés qui tentent désespérément de traduire une langue rescapée du bannissement et que nous aurions héritée d’un inconscient originel ?
conte, illustrations de Sandrine Besnard, 83 pages, éditions Stellamaris, ISBN : 978-2-36868-833-5
Délicieux ! Gérard Le Goff, qui est aussi à l’aise en prose qu’en poésie, nous propose ici un conte pour enfants qui ravit tout autant les adultes que nous sommes. Les dessins signés par Sandrine Besnard sont parfaits et suscitent à la fois fraîcheur et rêves.
Tout d’abord, les protagonistes, caractérisés par des patronymes savoureux : l’ogre Croquemouflet, le garçonnet Jean Jolicoeur et sa maman Alice, le copain Léandre Coquet, le chat Balthazar, l’instituteur Compas… Et puis, tout un Petit Peuple de nymphes, fées, elfes et autres personnages minuscules, étranges et truculents. Les lieux : le village de Saint-Anthelme, la forêt de Bételgueuse, les Hauts de Golconde, résidence de l’affreux géant. Le décor est planté. On se croirait un peu à Brocéliande (comme son nom l’indique, l’auteur est éminemment breton) !
L’intrigue rappelle celle du boucher qui séquestre des enfants, les dépèce en son saloir et les dévore dans son antre au fond des bois. Le but, comme dans la légende de Saint Nicolas, est de les sauver et de vaincre l’affreux cannibale… S’organise une troupe hétéroclite à cet effet. Atmosphère type Clan des Sept de la bibliothèque Verte tant chérie de notre enfance.
Là s’arrêtent les réminiscences, car la magie est ici subtile. Pas de jeu de force ni de bataille. La mère va proposer à Croquemouflet un plantureux repas de végétaux concoctés au domicile du géant afin de l’apprivoiser, de l’enivrer et de délivrer trois enfants sur le point d’être sacrifiés. La gourmandise du récit et de la recette nous fait penser que l’auteur doit être lui-même bon vivant ou fin cuisinier ! Délivrance et fuite des protagonistes. Ce qui suit ne manque pas d’être original : Croquemouflet se convertit résolument, devient végétarien et se nomme désormais Croquechou ! La chute est non seulement cocasse, mais Le Goff ajoute un Epilogue interpellant le lecteur de manière humoristique.
La bonhomie du récit, de ses détails et dialogues très réussis, le faux suspens de l’action (on se doute bien de l’issue de ce conte mais on ne devine pas la manière !), une langue parfaitement maîtrisée, donnent ici une ambiance poétique et rendent la lecture délicieuse. Pour tous, y-compris pour les grands-parents, à savoir les enfants que nous sommes restés en ces périodes de Noël.
Amoureux de l'écriture, poésie, romans, théâtre, articles politiques et de réflexions... Amoureux encore de la beauté de tant de femmes, malgré l'âge qui avance, la santé qui décline, leurs sourires ensoleillent mes jours...