Traduire les craies qui échappent des doigts teignant nos épidermes de poussières astrales
Traduire l'encre qui coagule ce bec d'acier liant et déliant mes plus blondes pensées Traduire une page blanche qui crie sa virginité se rebellant à mes lignes pour d'ardentes fiançailles
Traduire les ombres qui déclinent leurs stances refoulant les trilles d'un soleil nouveau-né Traduire la toile qui saigne ma fibre luttant en désespoir comme Jacob et l'ange
Traduire la pâte et l'huile qui se font clairs-obscurs refusant à ma palette les lueurs de l'aimer
« Clotilde, si tu es prête, nous partons maintenant, tu sais que nous ne pouvons aller vite avec notre vieille guimbarde qui ressemble plus, question vitesse, à une charrette qu’à une automobile. »
Sans plus attendre, ils commencent à rouler. Le tacot a fière allure avec toutes ces fleurs multicolores peintes sur la carrosserie : on dirait une prairie ambulante, généreuse et souriante. Mais le moteur ne rigole pas : il a des problèmes digestifs et manifeste sa mauvaise humeur par des borborygmes et divers bruits insolites et bruyants. Il est impossible aux deux passagers de regarder le paysage qui défile lentement, tant leur esprit est absorbé par le langage discordant de la machine tandis que leurs douloureuses oreilles lancent un appel à l’aide.
« Je pense, dit Clotilde, qu’une pause est nécessaire pour savourer quelques instants de silence. Viens, le ciel nous invite au bonheur et à je ne sais quelle ivresse tranquille, dans la contemplation et dans la paix. » Et ils garent leur voiture sur une plate-forme herbeuse. Ils ont la chance de trouver rapidement un chemin de terre qui leur semble prometteur.
Très vite, il se transforme en sentier et zigzague parmi les fougères, entre des arbres aux essences variées. Puis il contourne une ancienne maison forestière qui disparaît presque sous des guirlandes de clématites. Il s’exhale de toute cette végétation, à la fois sobre et luxuriante, un apaisement indéfinissable, une sérénité harmonieuse qui dénoue toutes les tensions. Ils sont sous le charme de cette forêt, mais ce qui les attend plus loin est absolument extraordinaire. Et c’est vrai : ils ne tardent pas à pénétrer dans un champ dont l’herbe est douce et moelleuse comme du velours. Plus ils avancent, plus ils ont l’impression d’entrer dans le parc d’un château du temps passé : ici des ormes imposants dont le feuillage traîne jusqu’à terre, abritent une combe verdoyante, là, un petit marécage dort, piqueté de fleurs violettes, plus loin, un bosquet de bouleaux accueille un troupeau de moutons et sa bergère. L’ensemble est si somptueux, si féerique que Pierre et Clotilde s’attendent à voir arriver le Prince Charmant sur un nuage d’or. Une joie douce et bienfaisante les enveloppe et ils restent là, immobiles, à boire, à petites goulées, toute cette beauté inattendue. Et sur la pointe des pieds, ils quittent ce domaine enchanté, qui restera imprimé dans leur cœur, tel un souvenir précieux.
Tangue, tangue le rafiot, forte houle au creux de l’eau.
Vogue la vague, jamais ne chavire, saute, tressaute le navire.
Dans l’entrepont enténébré s’amoncellent les remugles, soufrés des vieux pets, aigres, piquants de chou, d’oignon. Parmi les ombres rampantes, à la lumière chiche des brandons, dans cette fournaise de la coquerie enfumée, l’homme de l’art, luisant de gras, aux fourneaux rageusement attise les braises. Maître-coq, ta gueule d’enfer aux poils roussis, cuite et recuite, se chauffe rougissante aux culs des poêlons.
Vogue la vague, jamais ne chavire, saute, tressaute le navire.
Roulent, déboulent, s’agitent les flots, fessent les flancs du bateau.
Ce diable d’homme contrefait, aux jambes arquées, tout couturé, tout tailladé, au gré du roulis, d’un bord à l’autre, glisse, sautille et s’arc-boute, bancal, au plancher mal équarri. Des creux, des bosses, il faut que ça bouge, il faut que ça danse et au fond des marmites malmenées, chante le bouilli. Pourvoyeur de vivre, il sait que belle provende donne bonne pitance, leste le ventre et réjouit l’affamé.
Roulent, déboulent, s’agitent les flots, fessent les flancs du bateau.
Festons d’écume au faîte des vagues et les lames de mer mugissent, divaguent.
Surtout, ne jamais oublier les tristes jours sans graisse, ni gruau, jours infâmes faits de suif et de sciures mêlés. Il a connu les voyages hasardeux, les traversées malheureuses, au manger médiocre vite épuisé, vite gâté. Il a vu des hommes, épaves en sursis, ronger cordages ou voilures et des harnais finissant au pot alimenter le brouet. Mais ce soir, le rata est solide et avec une pleine ventrée de ce ragoût épicé, le matelot repu aura la panse bien calée.
Festons d’écume au faîte des vagues et les lames de mer mugissent, divaguent.
Tangue, tangue le rafiot, forte houle au creux de l’eau.
Sur son visage lunaire embué de sueur, sa lippe épaisse s’éclaire d’un sourire édenté. Hilare, sa bouche torse dévore sa face camuse. Ici, il ordonne et prélève sa dîme, un peu de ci, un peu de ça, le regrat du carré. Cuisinier cambusier, envié, craint, il est le maître de l’office où tonne son rire d’arquebuse. Il sait que demain foisonne de souvenirs, d’aventures non vécues. Sa fortune, il ira la cueillir, de la pointe d’un harpon, au plus loin de la terre. Pour lui, vagabond des mers, le retour est impossible. Il sait qu’un jour, sous le vaste horizon crêté de vent, l’océan lui offrira le repos d’une couche, douce d’écume, blanche de sel.
Amoureux de l'écriture, poésie, romans, théâtre, articles politiques et de réflexions... Amoureux encore de la beauté de tant de femmes, malgré l'âge qui avance, la santé qui décline, leurs sourires ensoleillent mes jours...