Ne croyez pas qu'écrire est chose facile, qu'il suffit d'ouvrir un robinet pour que les mots coulent à flots, frais et pimpants. Erreur, madame Jules, grossière erreur ! Les mots mettent du temps à se retrouver sur une page blanche. Ils prennent plaisir à gigoter sur le bout de la langue, à se coincer dans la gorge, à se cacher dans les arabesques du cerveau ou à prendre carrément la poudre d'escampette. Et la page reste désespérément blanche, d'une blancheur de neige qui vous donne froid dans le dos.
Je me contenterais pourtant, d'un rébus tout simple, d'un tracé enfantin ou même d'un gribouillis pattes de mouches. Mais rien, pas le moindre signe, rien.
Je dois absolument rassembler mes idées si je veux faire avancer le schmilblick. Mais retrouver les brebis égarées, c'est chercher à n'en plus finir, c'est marcher à en perdre le souffle. Pensez donc, des idées, j'en déniche sur le fil à linge, sous une pierre, dans un trou, une touffe d'herbe, une coquille d'escargot, sur le chemin perdu d'une campagne déserte et même au sommet d'une montagne. Je crois que je serai bientôt prête pour le semi-marathon ! Il faut rêver, rêver jusqu'à l'ivresse, suivre le lapin blanc jusqu'au bout du terrier, oser franchir le mystérieux miroir et voir un petit être sortir d'une corolle.
Un rêve se tisse comme un tapis, un somptueux tapis volant. Emporte-moi mon rêve, emporte-moi jusqu'au cap de Bonne Espérance. Espérance est le mot qu'il me faut, un mot phare qui soutient, guide et protège. J'accrocherai à son mât des images de vies frémissantes, de vies qui ne demandent qu'à vivre dans la paix et la joie, sans peur du lendemain.
Un chant à l’amour, ses vicissitudes, ses doutes, puis son triomphe final.
Après un chemin d’éloignement, de solitude – et peut-être de rupture –, l’amour retrouvé en la chair et l’esprit « Je crois aux retrouvailles/après l’errance de l’écho/et les râles blessés/des renards en solitude. » « Toucher le calice/pour que nos bouches/à l’orée des fusions/aient ensemble/le goût du sacré. »
Une ode à l’amour charnel et à la femme aimée, avec de très belles évocations aux accents baudelairiens : « Je bois ton regard/ magnétique/Je bois tes yeux/ d’ébène/… » ; « De tes dunes/ instinctives/s’évaporent/ des opalescences/ d’aube. » « Charnus oratoires/où l’ordonnance/ des prières/est survivance/d’une déesse/ profane. »
Mais l’amour n’est pas seul, il y a la poésie, et « vivre en poètes » est suspect en ce monde, aussi le poème interroge : combien sommes-nous à partager cet état ? Cent-mille, mille, ou se résume-t-il « à deux » ?
En l’amour retrouvé, le pacte d’alliance se veut renouvellement, dépassement des errements anciens, de la vie morne et sans surprise de la vie ordinaire, et apaisement des blessures infligées par les petitesses : « Ensemble nous voudrons/effacer lentement/la forge des volcans/qui dévorent leurs fidèles/l’immuable quadrillage des routes déjà tracées/et l’infinie morsure des gens en petitude. »
L’image du berger et de la bergerie est récurrente, lampe christique recourbée en l’immanence maritale : « Etre le berger un jour/d’une femme/et de ses enfants. »
Outre les extraits mentionnés précédemment, j’ai particulièrement apprécié – parmi d’autres – ces belles formulations : « Elle efface d’un geste fruité/les rides à mon front/où pulse le désir. », « Que l’on soit poète/troubadour de l’ocre/ou chercheur de lumière/… », « Là unique/et nécessaire/à la frange/de mes argiles/… », et ce magnifique : « Au fond des bergeries/frissonne/le poumon bleu/du silence . »
Superbes – et non dépourvus d’une pointe d’humour et d’autodérision – les titres des chapitres, notamment : « Peut-être n’était-il que le berger de fragiles armatures », « Les herbes longues boursouflaient le crépuscule de chuchotements », « Au bout du chemin était la pierre sacrée ».
Une langue sobre, épurée et à hauteur d’entendement, qui ne recherche ni l’effet ni l’artifice. Des images maîtrisées qui jamais ne brouillent les cartes ni ne noient le sens. Une poésie de Luezior qui fait le choix de la sincérité et du partage avec la communauté des hommes.
François Folscheid
2018
PS : ce recueil a été honoré par le Prix de poésie Maïse Ploquin-Caunan de l'Académie française en 2001, des mains de son Secrétaire perpétuel, madame Hélène Carrère d'Encausse
Amoureux de l'écriture, poésie, romans, théâtre, articles politiques et de réflexions... Amoureux encore de la beauté de tant de femmes, malgré l'âge qui avance, la santé qui décline, leurs sourires ensoleillent mes jours...