Oiseaux fantomatiques
étranges et insolites
qui tournent lentement
sur des lieux angoissants.
Ces oiseaux en alarme
sont-ils de tristes âmes,
de languissants esprits
s’échappant de l’oubli ?
Ces oiseaux en errance
sont-ils la résurgence
des trames d’un passé
qu’on ne peut oublier ?
Original d’un des 35 volumes de l’Encyclopédie de Denis Diderot, la plus importante entreprise éditoriale du XVIIIème siècle par la somme des connaissances qu’elle contient.
A lire sans faute : Diderot, le génie débraillé de Sophie Chauveau.
LANGRES, ville de l’Esprit des Lumières
D’un escarpement rocheux où ruisselle l’eau, une grue cendrée s’élève vers les grands ciels de la Haute-Marne.
De corps, d’esprit, de cœur et d’âme, ce pays des sources exhale un bouquet de saveurs.
Gorge jaune et pétales carmins, un « sabot de Vénus », la plus mythique des orchidées signale la source de la Marne à Balesmes, située à 419 mètres d’altitude, sous le plateau de Langres.
C‘est en ces lieux habités d’une nature rebelle que naissent le fleuve la Seine et la rivière la Marne.
La Marne et la Seine prennent leur source tout près l’une de l’autre, et la Marne rejoint la Seine à Charenton-le-Pont dans le Val-de-Marne, département de la confluence. Restons en compagnie de Matrona, déesse de la rivière Marne.
La rivière Marne, affluent de la rive droite du fleuve Seine, est longue de 525 kilomètres et traverse sept départements (Haute-Marne, Meuse, Marne, Aisne, Seine et Marne et Val-de-Marne).
Je vous promets, suivre la Marne est un voyage hors du temps.
Cheminer le long de la rivière, c’est rendre visite à des personnages historiques, littéraires et artistiques.
Nous voici donc à Langres*, cité perchée, cernée de remparts avec un chemin de ronde ponctué de douze tours.
C’est dans cette ville des Lumières qu’est né, le 5 octobre 1713, Denis Diderot, un des plus grands penseurs du 18ème siècle. Libertin, homme d’intelligence, de malice et de brio. Imaginez la belle Sophie Volland à la balustrade d’une maison Renaissance.
Vif et naturel est le style de Diderot que nous emportons un peu plus loin en remontant la Marne jusqu’à Chaumont, Préfecture de la Haute-Marne.
Emblème de la ville, un viaduc composé de 52 arches domine la vallée de la Marne.
Chaumont se dresse sur un éperon rocheux-calcaire.
Dans cet écrin de pierre, des maisons à tourelles en encorbellement engagées en saillie au-dessus des portes d’entrée signent ce patrimoine architectural singulier.
Chœur, nef, transept, absidioles, voûtes sur croisée d’ogives* : chacun de ces mots nous conduit à la basilique Saint-Jean-Baptiste qui, à elle seule, mérite le détour.
Avec les sculptures de Bouchardon, c’est la mise au tombeau en pierre sculptée, composée de onze personnages grandeur nature en pierre polychrome, qui impressionne dans une chapelle en contrebas. Ces sculptures de l’école troyenne sont saisissantes, exprimant l’étendue des sentiments humains, de l’amour maternel attendri jusqu’à la profonde affliction de Marie-Madeleine, les bras croisés sur la poitrine.
Les berges ensauvagées de la Marne guident nos pas jusqu’à Bologne où, au détour d’un bosquet, un vieux tracteur bruni de rouille abrite une colonie d’orties.
Que dirait-il aujourd’hui des grandes plaines céréalières bordées de forêts où le brame du cerf va bientôt se faire entendre ?
Chemin faisant, près de la rivière, une ruine résiste au temps, vestige d’une halte de marinier. Ces choses devenues inutiles dégagent parfois une beauté insaisissable se créant et se recréant à chaque instant.
Il faut aimer ces paradis fugaces où l’émerveillement vient par surprise.
La chute mauve du jour nous invite à rejoindre Joinville.
Le moment tant attendu arrive.
Dominant la Marne, cette petite cité de caractère de la Champagne méridionale est marquée par la Renaissance, notamment avec le château du Grand Jardin construit par Claude de Lorraine, premier duc de Guise. Le jardin qui a donné son nom au château évoque le paradis perdu. Il est orné de 500 pieds de buis, de broderies où couleurs et senteurs invitent à une promenade romantique.
L’après-midi s’écoule en visitant l’historial de l’Auditoire fondé par Antoinette de Lorraine au 16ème siècle quand une voix nous invite à poursuivre notre chemin jusqu’à l’église Notre-Dame de Joinville, témoignage du gothique du début du 13ème siècle.
Une lueur éclaire une chapelle où figure une châsse en orfèvrerie abritant la ceinture de Joseph, seule relique du père de Jésus conservée en France.
Cette ceinture a été ramenée de terre sainte lors de la 7ème croisade en 1248 par Jean, sire de Joinville, fidèle compagnon du roi Saint Louis. Elle a été sauvé du pillage pendant la Révolution française.
C’est une ceinture vêtue d’ocre qui semble se dérouler sans fin, long ruban de lumière ourlé de foi et d’amour.
Tissu humble, d’une beauté simple, un peu austère, empli d’harmonie dans ses courbes où les fils se croisent, s’entrecroisent comme les lignes d’une vie.
Scintillant parfois sous l’aile d’un ange, cette ceinture nous plonge dans une béatitude inexplicable.
Croire, ne pas croire, peu importe, nous demeurons dans une muette admiration.
A travers les vitraux, la lumière vient, s’en va, revient pour se parer d’une dentelle de rosaces. Une beauté constellée, lente palpitation d’une ineffable douceur.
Puis, un rai de lumière descend d’une croisée d’ogives, reflet d’un monde transfiguré par un acte d’amour tel un rêve peuplé d’hommes et de femmes qui ne connaîtront plus la haine.
Cette ceinture a-t-elle guidé la main des Guise qui jouèrent un grand rôle dans l’histoire du royaume de France ?
Le petit fils Henri, chef charismatique pendant les guerres de religion fera trembler le pouvoir royal. Son assassinat à Blois en 1588 mettra un terme à l’épopée extraordinaire des seigneurs de Joinville.
Arrivés au Poncelot, petit pont de pierre du 16ème siècle, un osiériculteur vannier au travail nous renvoie l’image des bords de Marne où poussent aulne, peuplier, saule marsault et osier pour tresser paniers et corbeilles.
De Balesmes à Charenton-le-Pont, partout la Marne nous a invité à découvrir les grands ciels où se mirent la beauté dans le cœur des hommes.
* Langres vient du nom de la tribu des Lingons, Lingonenses, baptisée ainsi par Jules César. Lingonenses a donné, par déformation, Langres qui se trouvait à la croisée de grandes voies de communications construites par les Romains. C’est ici la ligne de partage des eaux. Le tunnel de Balesmes fait passer le canal de la vallée de la Marne (versant de l’Océan) dans la vallée de la Vingeanne, affluent de la Saône (versant de la Méditerranée)
* L’architecture gothique – la voûte d’ogives : L’ogive est la nervure d’une voûte gothique ; la voûte d’ogives est constituée de deux ogives qui se recoupent à la clef de voûte. C’est une innovation capitale des architectes du 12ème siècle ; l’ensemble du bâtiment gagnait alors en poids et en élasticité.
"Les caresses du ciel" de Michel Bénard. Editions le Poètes français
En réinterprétant les mots de l’auteur lui- même, il s’agit bien là de la longue psalmodie de "l’unique prière" de deux "corps enfiévrés" par la force du Désir partagé. Litanie de mots repris et repris, amenant lentement à une sorte d’envoûtement, tout comme en religion l’on tente de répéter des incantations pour les faire exister jusqu’à l’obtention du même envoûtement.
Oui il s’agit bien là d’une sorte de cette perte de conscience dans l’effervescence de l’union érotique et charnelle de deux corps, découvrant qu’ils sont faits l’un pour l’autre, chose assez rare au demeurant. et qui mène à l’exaltation de la transcendance, à la découverte des « origines du Monde » à la Gustave Courbet, en un mot, à l’entrée du « sacré » dans la vie des élus.
Porte ouverte dès lors à la création et pour un artiste à une sorte de transe et fulguration, celle de la puissante découverte de la Beauté et de l’Art.
Pour Michel Bénard, cette transcendance mène à une double ouverture la poésie et la peinture dans un partage avec l’Autre.
Et sous l’onirisme du feu créateur
Dans la fusion de nos sexes enfiévrés
De la plume ou du pinceau
Laissez-moi vous composer le poème
Enluminé d’éternelles nuances
Aux couleurs de l’amour.
Les mots choisis pour transcrire cet amour s' inscrivent sans faille à la couleur du pinceau. Sans honte non plus car un chat demeure un chat.
Par l’écume de nos encres
Doucement j’éveillerai les soies
De vos intimités pubiennes,
Glisserai sur l’écrin de vos dentelles
C’est qu’il s’agit dans ce livre d’un hymne à l’érotisme et non à la pornographie; ce qui explique son parfum demeurant pudique.
Je dis "parfum" car de ce livre lu et refermé se distille encore pour nous, lecteurs, toutes les essences du grand Amour partagé.
Par votre alphabet de femme
Ecrire le poème de granit et de feu,
En vous pénétrer la racine de la vie,
S’enivrer des parfums
De vos sèves perlantes
Aux saveurs de miel brun
Les textes sont magnifiés de très belles illustrations de peintres amis, célébrant des corps de femme avec la même saveur de retenue, mais aussi avec la même sensualité que les mots de ce recueil poétique.
Frissons bleus du vivant,
C’est l’heure où se dissipe
Le silence de la nuit,
Où les papillons prennent leur essor
Vers l’eau aigue-marine
Du fleuve de lumière
Au premier trille
De l’oiseau en partance.
C’est l’heure où les ailes de l’espoir
Conjuguent leurs plumes
Empreintes des premières gouttes
De rosée,
Où la nature,
Maître de ballet
Mène la danse de l’effloraison,
Où les fleurs jumelles
Etirent leurs pistils naissants.
C’est l’heure éphémère
De la cérémonie de l’aurore,
De l’élévation du poème à la cime
De mon arbre sentinelle trémulant.
Sur les prières du soir
Se sont greffées des litanies
Que seul le créateur perçoit.
La souffrance de la terre
Entrave son existence,
Il n’a pas créé le monde
Pour une telle agonie !
Même si le soleil succède à la pluie
Même si le jour succède à la nuit
Un silence chargé de brume
Glisse entre les myriades d’étoiles
Seule la poésie
Pourra sauver les hommes.
Le roman de la Malibran
Éditions Gallimard, avril 2021, 16,00 euros.
Se souvenir, c’est en quelque sorte se rencontrer. K. Gibran
L’auteur rédige ici une autobiographie imaginaire, écrite à la première personne, géniale idée, résumé émouvant de la vie d’une diva romantique à la réputation considérable, une sorte de Callas du XIX siècle : la Malibran.
Avec une étincelante imagination couplée à un savoir évident de la vie de la cantatrice, l’auteur invente une précieuse découverte dans les ruines du château de Roissy, à savoir une caisse noircie contenant une masse d’archives demeurées inexplorées, il en fait les derniers écrits de la Diva, rédigés en1836 peu de temps avant son décès, ce qui les rend encore plus émouvants.
Le musicologue, grand amateur d’opéras qu’est Alain DUAULT rédige, avec la gourmandise d’un chat ronronnant, ces écrits qu’auraient pu écrire la Malibran, il les accueille à fleur de peau, à fleur de source et les restitue dans ce livre pour le plaisir de ses lecteurs.
La Malibran ? c’est une voix qui écartèle le cœur, un chemin de fugues, une sirène apparaît et on rêve d’écailles. C’est un jaillissement de flammes, un âtre de feu et l’aube se tisse aux échos de sa voix d’or en fusion. Ce que l’auteur écrivait il y a quelque temps à propos de Cécilia Bartoli : Un vertige tornade, incroyable vague qui renverse tout, elle affole les tranquilles éclaboussures, illumine les théâtres, il nous semble que ces mots peuvent s’appliquer aussi à la Malibran.
Depuis sa plus tendre enfance elle part avec son père, grand ténor ; Manuel Garcia, dans différents pays, elle assiste à toutes les répétitions, j’étais embobinée de bonheur. C’est son père qui la fait travailler, j’avais l’impression qu’il me labourait comme un jardin.
Elle fait un premier mariage à la veille de ses dix- huit ans, avec François Eugène Malibran, un caprice, une erreur, je me suis entichée de lui, alors que je ne savais de l’amour que les mots que je chantais sur les musiques de Monsieur Mozart, en fait Malibran était surtout à la recherche de trésorerie ! et rapidement je déchantais, le mot dit bien la chose ! C’est lui qui lui a donné la passion du cheval, funeste passion pour elle…Elle le quitte, résolue à partir pour Paris, c’est ainsi qu’ils se séparèrent, elle avait 20 ans !
De fait c’est bien la volonté d’être libre qui a toujours guidé ma vie de femme et d’artiste, en effet Malibran est passionnée, j’ai travaillé comme une damnée, la scène est pour elle une drogue, les applaudissements, les fleurs par brassées, c’était mieux, ô combien mieux qu’un mari !
Pourtant elle va tomber amoureuse d’un violoniste : Charles de Blériot. Après bien des péripéties, seulement en 1935, le tribunal prononce la nullité de son mariage et elle peut, de ce fait, épouser Blériot, son grand amour.
De cette union va naître un bambin beau comme tous les dieux de l’Olympe, Charles-Wilfrid, confié à la sœur de Blériot, puis ensuite à Mademoiselle. Car la Malibran est pétillante, débordante de vitalité, elle brûle de sa passion pour le chant et a peu de temps à consacrer à son fils.
Pour elle, les salles de concert sont des foyers enflammés, elle est flamme, elle est adulée, ovationnée.
C’est une femme courageuse. En effet, des suites d’une chute de cheval dont elle n’avait pas parlé à Blériot, elle souffre d’un hématome sous-dural. Elle est soignée aves des remèdes les plus fous, par exemple des compresses de vinaigre ! Je ne sens si lasse, comme si mon corps me refusait son abri. Et elle doit donner six concerts à Manchester, d’où sa réflexion : Manchester aura mes os…
Malgré tout, elle honore ce contrat, elle a conscience qu’elle ne peut plus, elle implore le chef des yeux, mais le public se déchaîne pour la rappeler, et elle donne cet ultime bis. Elle s’effondre en coulisses, dans un feulement du désespoir, la disparition de l’or.
Il lui reste neuf jours à vivre, elle meurt à vingt-huit ans.
Charles de Blériot fera rapatrier la dépouille de son épouse en Belgique, on l’installe dans le salon tendu de noir, dans cette maison qui lui a servi de brèves haltes durant lesquelles elle tentait de souffler, de regarder grandir son fils, celui-ci qui va avoir quatre ans, ne comprend pas ce qui se passe.
Elle sera enterrée au cimetière de Laeken. Un mausolée est édifié, toujours fleuri, elle est représentée par une statue de marbre blanc, à ses pieds, gravés dans la pierre, en matière d’épitaphe, quatre vers de Lamartine, nous en laisserons la découverte au lecteur.
Sa mort inspira à Musset les célèbres « stances à la Malibran » / faut-il croire, hélas ! ce que disaient nos pères, Que lorsqu’on meurt si jeune on est aimé des dieux ?
Ombres gisantes, ombres grisantes, rien ne s’oublie dans un chapelet de ténèbres, dans la nuit du silence pour en tirer la lumière du feu. C’est ce qu’a su faire l’auteur en faisant revivre la Malibran dans ce livre émouvant, reflet d’une vie dans l’incandescence du temps.
Recroquevillée comme une feuille elle essaye d'éteindre ce feu brûlant,
Comme un enfant malade elle serre les poings elle serre les dents,
Elle s'isole dans un univers étroit,
Pour étouffer l' incendie qui s'accroît,
Elle se bat a sa manière en s'éloignant de la lumière,
Ainsi elle se dit que cela brûlerait moins et puis elle ne ressentirait plus rien,
Recroquevillée sur elle même,
Elle veille à étouffer jusqu'à la dernière flamme,
Dans l'ombre d’elle-même elle essaye de faire le vide,
Dans l'ombre d’elle-même elle finit par attirer le vide,
Et...
Recroquevillée sur elle même elle gèle,
Les dents et les poings serrés il ne reste plus rien d'elle,
Vidée recroquevillée,
C'est ainsi qu'on l'aurait retrouvée.
Elle a étreint ce feu brûlant,
A sa manière en serrant les dents…
Le salut d’Arlequin
Certes c’est peu de chose
Un geste de la main
Un mouvement de la tête
Et même si j’ose
Une question indiscrète
Qui derrière ce masque
Cache ses frasques ?
Je sens son regard perçant
L’ironie de son sourire
Mais je ne saurais dire
S’il est bienveillant.
Lui-même existe-t-il vraiment,
Sur ces jambes bien plantées,
Son buste cambré
S’évide subtilement
Et même, est-ce un mirage,
Je ne vois plus son visage.
Rassurez-vous, ce n’est rien,
Vous, vous allez bien
Arlequin n’est que la mise en scène
De la fantaisie d’Etienne
Poème inspiré par le texte de Michel Bénard Enveloppé de brumes vaporeuses
Un jour viendra où nous serons un seul ciel,
mon ciel confondu au tien,
ce n’est qu’un rêve peut-être
ou un instant si réel que l’on prend pour le rêve
le plus immatériel tel le temps que l’on ne peut pas saisir,
seulement goûter avant qu’il ne soit un simple souvenir
pour se demander s’il a réellement existé.
Un jour viendra où nous serons un seul ciel,
mon ciel confondu au tien,
un rêve peut-être ou un instant si réel
où corps et âmes ne seront qu’une danse,
un chant immortel, le Ciel.
Amoureux de l'écriture, poésie, romans, théâtre, articles politiques et de réflexions... Amoureux encore de la beauté de tant de femmes, malgré l'âge qui avance, la santé qui décline, leurs sourires ensoleillent mes jours...