Et si, dans le cycle infernal que nous avons engendré, les arbres se mettaient à cracher de la fumée ? Comme ça, par je ne sais quelle tendance, quelle mondialisation, quel profit. Question de mode, pour épouser un noir/blanc ambiant, un non-figuratif omniscient, pour faire "chic", bobo, par déférence à un amour d'Hiroshima ?
Juste pour tatouer notre future ex-planète bleue, afin d'effacer le vert pomme un peu vieux jeu de ses vergers, les camaïeux de ses frondaisons, ses arcs-en-ciel démodés. Oui, une fumée de tous les diables, âcre, bien toxique, qui vous prend aux tripes, nourrie par Lucifer en personne, à Seveso, Bhopal ou ailleurs.
Ah, respirer à plein poumons du soufre saupoudré de nanoparticules, de l'isocyanate de méthyle ou un bol de charmante dioxine ! Au lointain, dans ce tableau réjouissant qu'affectionne notre amie Lilith, une main, un bras, un seul : qui fait coucou, saluant la révolution grise. Ou qui crève : pas grave, l'humanité s'est éteinte. Et vive la modernité !
Voilà quelques lignes jetées en son temps devant la gravure néo-expressionniste de Louis Delorme (ci-après). Détail croustillant, ce tableau date de 1971 et prend sans doute, de nos jours, un sens prophétique.
Une fonction du poète n'est-elle citoyenne ? Celle d'un lanceur d'alerte devant l'incurie de nos civilisations qui, parées de leurs technologies, ont déjà généré tant de désolations. L'artiste, en un saisissant raccourci, s'empare de ferraille et d'un tuyau pour symboliser Le retour du soldat. Capitale de la douleur d'un Eluard ou Machines de Tinguely ? De son côté, Jeanne Champel Grenier évoque les déchirements sanglants de Verdun et la fatale solitude de l'Otage. Par ailleurs, le Cycle infernal de Louis nous ramène à Bosch, tandis que sa Clef fait mine, à la Dali, d'ouvrir ou de fermer une porte brisée.
En contraste, l'on perçoit, au-delà de ces figurations, (comme le disait Armand Niquille qui, lui aussi, a peint la guerre de manière crue), au-delà de ces mots cabossés... l'existence renaissante:
Capter les petits riens du tout
Les bouts vivants qui font un tout. (Jeanne)
Car, poursuit-elle, nous sommes noirs de vie, en nous grouille le monde.
Son pinceau, tantôt couleur aquarelle, tantôt chargé de soleil et d'épaisseur humaine, trace une route d'espérance pour son concitoyen mais s'inspire également de ces peuples autres symbolisés par Des poupées de chiffon aux laines bariolées / Qui nous donnent le ton et le goût de lutter (Le grand Pamir)
Grammaire nouvelle, ici, ailleurs ou au mitan de forêts amazo-miennes, syntaxe amoureuse de l'aube, mots tendres : nos vies ne devraient-elles être huîtres perlières ?
Qui ne doutent jamais de rien
Et se donnent un mal de chien
À transformer les sablières
En perles de nacre princière
Jeanne, avec sa verve, la brillance de sa touche picturale et des étoiles chevillées au cœur, irradie d'optimisme.
En miroir, le regard acidulé de Louis dans un dernier autoportrait: fenêtre ouverte, personnage contemplatif, sablier, manuscrit, palette. Tout un monde résumé, son monde encore en jachère... Il y a peu d'écart entre nos partitions, résume-t-il. Alors que son Bouquet fantastique semble être imprégné par les teintes chaleureuses de Jeanne.
CONTREPOINTS : écriture polyphonique. Langage musical. Superpositions de lignes mélodiques, chuchote le dictionnaire. Sur ces portées de vie, dans ce triptyque brossé à quatre mains, vibrent sans cesse l'œil acéré de Jeanne Champel Grenier et celui de Louis Delorme. Qui font appel à tous les poètes et artistes citoyens mais aussi à tout être porteur d'espoir et de lumière.
L’ignorance est la racine du mal qui détruit ici, tue ailleurs ! (Jean Dornac)
J’ai choisi ce poème de Claude pour ce jour, il est brûlant d’actualité en France après le crime contre l’innocence d’hier près de Carcassonne. Rien n’explique ni ne justifie, à mes yeux du moins, la folie meurtrière de ce genre de brute sans cœur ni intelligence… Jean Dornac
"Dragon", de Jean-Pierre MOULIN, huile, 80x80 cm - Cliquez sur l'image pour accéder au site de Jean-Pierre Moulin
Mettre une pincée de mots sur les tableaux de Jean-Pierre Moulin semble a priori chose téméraire. Car s'approcher d'un buisson ardent, d'une énergie en expansion comporte toujours des risques : électrocution du regard, court-circuit des habitudes. On entre dans un champ magnétique où l'artiste catalyse les couleurs, explore des crêtes à pinceau nu, organise une mécanique intime, détruit et rebâtit des fractures.
Mouvements horlogers parfaitement organisés mais aussi perpétuelle renaissance, soupirs de vie dans des déserts où se hérissent les épines de végétaux désormais minéralisés sur le tranchant des roches. Tantôt surgissent les fossiles d'un autre âge, tantôt s'épanouit la dérive d'un continent, tantôt se recompose l'espace, selon d'inénarrables et splendides logiques.
C'est que l'artiste est captif d'un cosmos intérieur. Moulin est tout à la fois architecte, ingénieur et porteur de feu : il décortique les rouages infimes de son univers, réarrange des lignes de fuite tel un mikado. Tout à la fois ange et démiurge, il organise l'anarchie, dompte le trait, distille l'aquarelle, décante l'huile, fait jaillir ses soleils, sacrifie l'inutile.
Bienveillant, parfaitement organisé, il décortique savamment sous nos yeux la machinerie de son monde onirique comme s'il nous expliquait l'horlogerie fine d'une pendule. Là où le génie du détail se noue aux microns d'un métal en mouvement. Minutieux, précis, Jean-Pierre Moulin dépasse toutefois ces ingénieries pour accéder aux portes d'astres tragiques où s'embrasent des feux sans artifices, où respirent couleurs, cris d'aube et éclaboussures de lumière.
Mettre des mots sur les toiles de Jean-Pierre Moulin, c'est s'approcher du feu, avec, dans ses poches, quelques pincées de dynamite. Beauté complexe, parfois grave, souvent acérée, où se féconde la liberté, où s'articulent des espaces et se fiancent d'inédites perspectives.
J’adresse mes chaleureux remerciements à Claude qui m’a beaucoup ému par son texte, tout comme Nicole Hardouin l’autre jour. Comme jeune auteur à cheveux blancs et rides marquées, j’ai beaucoup, vraiment beaucoup de chance d’être ainsi commenté au travers de mon recueil « Grains de vie » !
J’adresse également mes remerciements à la revue « Traversées », revue belge que je ne connaissais pas, mais y figurer est un véritable honneur doublé d’un vrai bonheur ! A découvrir en suivant les liens en bas de page.
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Grains de Vie, Jean Dornac, Éd. les Poètes français, Paris, 4e trim. 2017
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Semer quelques grains de vie dans le sillon de ses ancêtres, y laisser un peu de sa sueur et de son sang. Y buriner sa trace à coups de cœur.
Enfant des étoiles, le poète certes fait l’amour avec la beauté. Parfois cependant, les souffrances et douleurs / qui griffent la terre / font hurlerces tendres troubadours. Contrastes et clairs-obscurs, émerveillement et désespérance malaxent sa chair. S’y bousculent feux follets et poignées de cendres, feuilles mortes, zéphyr (Mais qui donc a le pouvoir / De faire taire le vent ?) et sentes tortueuses.
Au programme des souvenirs, La liberté me réclamait (…) Sur la péniche de mes rêves / Seule la rive existait. Une mère-grand nommée Marie, à laquelle ce recueil fait hommage, semble d’ailleurs être la figure tutélaire dans l’âtre de la reconnaissance.
Jean Dornac est oiseleur d’un site bien connu, http://www.couleurs-poesies-jdornac.com où pépie, en heureuse intelligence, tout un boisseau de créateurs, artistes et photographes. Dornac, lui-même homme de plume et d’objectif, en est, d’une certaine manière, le pater familias, le metteur en scène ou le chef d’orchestre ailé. De ce vivier, Ode, une poétesse-plasticienne, issue du Québec, illustre le présent ouvrage.
Michel Bénard, peintre, écrivain et préfacier, qui enchante également les portées informatiques dudit site, est ici-même de la partie et introduit ce livre d’élégante manière. Synergies de cœurs qui s’émeuvent / à la fragrance des émotions.
L’éternel féminin, bien sûr, hante le bateleur des mots qui est, par tes yeux couleurs de rêve (…) tempête lorsqu’il t’imagine. Mais son vieux pays (…) mariant l’eau et le feu y tient également une place de choix. Tout autant que le pain des patriarches et celui des Misérables.
Ainsi, l’âme profonde (…) qui danse sur les portées trouve-t-elle tout à la fois terre et ciel sur la Toile mais également ici, grâce à quelques grammes de cellulose et un soupçon d’encre. La chose est d’importance : le temps, certes, rabote sa poussière, mais celle-ci ne devient-elle, grâce au poète, humus où ces Grains de Vie vont germer et s’épanouir dans la rétine de lecteurs en mal d’amour ?
Amoureux de l'écriture, poésie, romans, théâtre, articles politiques et de réflexions... Amoureux encore de la beauté de tant de femmes, malgré l'âge qui avance, la santé qui décline, leurs sourires ensoleillent mes jours...