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19 février 2017 7 19 /02 /février /2017 07:45
Scellée avant le premier pas – Victor Varjac
Les Misérables / Victor Hugo.- Paris : J. Hetzel et A. Lacroix (Gallica bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
 
 
 
 
Scellée avant le premier pas
l'existence véritable
n’appartient qu’à ceux
qui nous exploitent
mais peut-on feindre l’absence
quand pour le monde
où grandissent les hommes
nous n’existons pas ?...
 
Alors… vite… vite… vite…
jetons un peu de couleurs
sur le grain de béton
pour marquer notre passage
d’une anonyme signature
ou d’une lettre admirable
de l’alphabet du cœur !...
 
Vite un mot
un cri de couleur
une forme rebelle
sur la pierre grise
pour qu’après notre mort
on puisse toujours entendre
le hurlement du silence
révolter les vieux murs !...

© Victor Varjac
Antibes, le 10 juillet 2000

Extrait du recueil « l’Homme Imaginaire » aux éditions MELIS



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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 07:45
Terril – Béatrice Pailler
 
 
 
 
 
Un appel tremble, un cri, faible et, dans le soir, sous la platitude des cieux, ce puits de chagrin, l’horizon, navré, s’éteint.
Devant la lune plénière, dans le vallonnement adouci des wagons dispersés, l’ancienne plaine de triage moutonne mollement. Aux flancs des ferrailles fossiles, croissent des lumières folles. Dans le désordre des mâchefers et des terres corrompues, une végétation brouillonne cherche sa voie. Au sol durci, des feux éphémères, mouillés de cendre, fouillent une terre de roche où naviguent serpentelets de goudrons et cordons de brumes lourds de scories. Une odeur de minerais flotte, le souvenir des houilles-mortes.
Dans la presque pénombre, le fraîchissement des pluies peuple la solitude où, inlassablement, conversent vent et feuillage où, parmi les herbes, dans l’étalage des verdures, niche l’averse. De loin en loin, troublant l’errance, un tertre grandissant marque la nuit. Montagne ? Volcan ? Le cône minier soulève son corps.
Montagne-terril, au pays minier se lève l’appel, mémoire des hommes.
 
©Béatrice Pailler
Revue Traversées
N°79 Mars 2016




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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 07:47
Fini de rire – Michel Duprez
 
 
 
 
 
Je ricane. D’accord, je n’ai pas souvent rigolé dans la vie. La vie elle-même, d’ailleurs, n’est pas toujours drôle. Pourtant, ne me croyez pas si vous voulez, mais rire, dans certains cas, peut s’avérer extrêmement dangereux…
 
Ce que je vous dis est très sérieux, même si j’ai la réputation d’être l’abracadabra du bric-à-brac poétique, le coup de matraque à la métrique, le roi du troc trop à l’étroit dans son costume étriqué, bref le trouveur qui se souvient encore avec fierté d’avoir fait ses premiers pas comme plongeur dans l’Eurêka et qui, aujourd’hui pétrifié face à vous, est mort de trac.
 
Voyons, voyons, un peu de bon sens, je vous prie, et réfléchissez : il faut être tordu pour se plier en quatre, trouver normal d’avoir la rate dilatée, de se fendre la pipe ou d’en arriver à devoir se tenir les côtes juste pour ne pas étouffer de rire ! Et même si quelques-uns, au bout du compte, ont fini par se dérider, vous pensez qu’ils ont rajeuni pour autant ? Nenni !
 
Tiens, c’est marrant, tout d’un coup on n’entend plus rien ! Forcément : ils sont tous morts de rire.
Après ça, on dira encore que le ridicule ne tue pas !
 
©Michel Duprez




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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 07:43
Un poème pour ma grand-mère – Djida Cherfi
 
 
 
 
Toi qui étais orpheline,
Qui a grandi sans parents,
Toi qui étais orpheline,
Tu as vu mourir tes enfants.
Tu as laissé en ce monde un vide immense.
Toi qui as toujours porté sur ton dos,
Des soucis, des malheurs et des fardeaux.
Toi qui as toujours obéi,
Tu n’as jamais eu d’ennemis.
Tu as laissé dans mon cœur un vide immense.
Toi qui as toujours offert
Les bras et le cœur ouverts.
Toi qui n’as jamais cessé de rire,
Tes histoires et tes blagues sont nos meilleurs souvenirs.
Tu as laissé un monde froid et vide de sens.
Toi qui as vécu sans parents,
Tu avais la bravoure d’un roi.
Tu nous as quittés si brusquement,
Nous sommes orphelins de toi !
 
©Djida Cherfi



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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 07:41
Un vent chaud – Michel Bénard
 
 
 
 
 
Un vent chaud caresse le silence
Et le bleu d’un ciel immaculé,
Au cœur d’une corolle d’or
J’effleure les veines de l’éternité,
Butine le pollen précieux
Du mystère de la création.
L’instant présent se charge d’intemporel,
Voici déjà le voile du soir,
L’astre solaire amplifie
L’orange de sa sphère,
La nuit tombe vite en terres d’Afrique
Laissant place aux esprits des anciens
Qui se font passeurs de mémoire,
Traducteurs du livre des morts,
Mais aussi de celui des vivants,
En ravivant les cendres
Des feux abandonnés
Jusqu’à l’embrasement
Des premières heures du lever du jour.
 
©Michel Bénard.
 
 


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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 07:41
Parlure de marins – Ode
Photo : Le Rocher Percé, Gaspésie, Québec. Ode©
 
 
 
 
J'arrime le cœur du temps
Afin qu'il se fige
Que plus rien ne bouge
Que je le peigne
L'immortalise

 
J'aboute les cordages des ans
Pour ne pas oublier
Mes amours, mes enfants
Ce que fut ma vie, ce qu'elle est, et
Deviendra
 
J'accoste mon âme à ton navire
Pour que tu me saches là
Où que tu sois
Regarde à tribord, vers l'avant
Je me tiens à ta droite
 
Et le vent adonne tes voiles
Le Fleuve te portera jusqu'à mes eaux
Tes agrès et les allures sont sûrs
Tu arriveras à bon port
Au printemps
 
Et j'amarine mes vœux
Avant de partir vers les mers lointaines
Où tu me mèneras
Ton amer repérera l'île
De notre séjour
 
Je te conduirai à l'Anse
C'est mon jardin secret
Nous nous y aimerons
Puis nous appareillerons
Vers d'autres rivages
 
Et nos voilures légèrement ardentes
Seront témoins de notre bonheur
Les étoiles étincelantes
Éclaireront notre chemin
Jusqu'au bout du voyage, jusqu'à la fin

 
 
 
 
 
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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 06:26
Monique… - Jean Dornac
 
 
 
 
Je ne sais pas pourquoi nous sommes nés
Je ne sais pas pourquoi nous devons mourir
Je sais, enfin.. je pense que je vis,
Mais qu’est-ce que cela veut dire ?
Je l’ignore comme tous ceux
Qui doutent qu’un dieu existe
Et se sentent infiniment seuls…
 
Pourquoi ces questions vitales ?
Parce qu’une amie est morte
Parce qu’elle a choisi de partir
Comme on dit pudiquement
Pour taire le mot « suicide » !
Mais à bout de souffrance
Comment ne pas la comprendre ?…
 
Elle a tiré le voile de fin sur sa vie
Venant d’un autre continent
Pour finir sa route non loin d’ici
Dans un pays que l’on dit neutre…
Cela ressemble à un suicide
Mais tâchons d’être un peu lucide
C’est un système qui l’a poussée…
 
Dans son pays, pas de soins gratuits
Pas de prise en charge valable
Le message tragique était :
Tu payes ou tu meurs !…
Les sans-cœur étaient au pouvoir
Les sans-âmes prenaient les décisions
Ils n’avaient qu’à mourir les trop pauvres !
 
« Ils ne servent à rien les gueux
S’ils ne remplissent pas nos caisses
Ils ne sont que bouches inutiles
Ils ne sont que des êtres nuisibles
Voire possiblement des ennemis
Du système qui, si bien, nous enrichit !
Sans argent à donner, qu’ils crèvent !... »
 
Monique ! Oui, ils t’ont tuée
Refusant de te soigner
Lorsque c’était encore possible !
Ils t’ont condamnée
Car ils ignoraient la compassion
Ils ne reconnaissaient que la richesse
Et la leur comptait plus que ta vie…
 
Mais leur vie n’est rien qu’un naufrage
Certes, leurs cales sont pleines
Des larcins commis contre nous tous
Mais si le ciel est vide
Leur âme n’est que néant
Et si le ciel est habité
Ils se puniront céans !
 
Pour avoir préféré leurs coffres à l’Amour
Ils habiteront dans les ténèbres !
Et toi, belle âme au corps lourdement torturé
Tu vivras dans l’éternelle lumière…
 
©Jean Dornac
Lyon, le 11 février 2017
 


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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 07:42
Jonathan – Claire Prendkis
 
 
 
 
 
Pour toi, qui passes devant cette plaque sombre, collégien râleur,
balançant ton sac, léger, en route vers le café du coin
n'oublie pas et ce c'est pas si loin
qu'un jeune comme toi courait, portant ses livres, rieur

Un jour, ils sont venus, bruits de bottes et chiens
il n'a pas compris, il n'a pas crié, il ne le pouvait,
il l'ont pris, ils l'ont fait avancer, son livre est tombé
Ils l'ont emmené, là-bas, fracassant tous ses liens.


Ils l'ont traîné là bas loin, dans un camp enneigé et sombre
que sur la carte il n'aurait su même pas trouver
que le prof de géo n'osait même nommer
un pays froid, un pays d'hiver où il devient une ombre.

Il attendit à Drancy dans la stupeur puis les cris
les chiens hurlaient, sa maman priait son dieu
son grand- père ne criait plus, il avait compris, le vieux
l'accueil en France, c'était bien fini.


Quand tu passes léger, rieur et sifflotant,
n'oublie pas qu'il n'y a pas si longtemps
un garçon comme toi, un certain Jonathan
a quitté pour toujours ce trottoir en pleurant
 
©Claire Prendkis
 
 


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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 07:48
Vivre d’un rêve – Alain Springer
Je veux, ce matin, rendre hommage à Alain Springer, décédé hier. J’ai eu la chance de le publier parfois. Et comment rendre un meilleur hommage à un poète qu’en publiant l’un de ses poèmes ?... Jean Dornac
 
 
 
 
* * *
 
 
 
 
Vivre d’un rêve, sur un nuage
Jusqu’au bout de l’espoir
 
Au tréfonds du mirage
Appeler de nos vœux le soir
Pour qu’enfin réunis
Nous portions ensemble
Nos cauchemars au pays de l’oubli
Nos cœurs à la joie d’être à l’amble
 
Ne plus craindre l’exil des amours perdition
Espérer pour toujours à perdre la raison
 
Au doux nom de l’amour
Construire une maison
De demains faits d’hiers
Mais sans comparaison
La perte totale des craintes
Le retour vainqueur de l’espoir
 
L’abandon des paroles feintes
Juste le faire et le vouloir
 
Ne chargeons pas nos lendemains
Des peurs, des regrets, des chagrins
Que le jour soit porteur d’espoirs
Tout comme hier en fut emprunt

 
Laissons les pleurs et la tristesse
Nos amours déçus, nos faiblesses
 
* * *
 
Nous penserons à la vieillesse
Lorsque nous n’aurons plus l’envie
D’être de fiers enfants sans laisse
Sans contraintes et sans interdits

Alain Springer©
 


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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 07:49
YING – SHAH – Claude Gauthier
 
Ce texte est très long, mais de grâce, prenez le temps de le lire il est d’une très grande qualité et profondeur de pensée… Jean Dornac
 
 
Ce récit d’Orient, relate les déboires
D’une intrépide bru, dont l’époux timoré
Subissait les dictats, coutumiers et notoires,
D’une mère à l’allant un rien immodéré…
 
 
Ainsi commence le conte. Lorsque Pu Songling auteur de contes fantastiques présentés sous le titre de « contes du Pavillon des loisirs », avoue ne pas avoir le talent d’un Gan Bao ayant vécu un demi-millénaire avant lui, c’est implicitement qu’il prouve l’heureuse persistance de l’écriture, buvant aux bassins de l’imaginaire. Présente depuis toujours dans nos cultures elle ne saurait être considérée comme un procédé narratif dépassé, à n’aborder dorénavant qu’avec un rien de commisération. Une présumée évolution des moeurs en en ayant balayé le genre. Admettons-le ! Mais pour quelle fin ?
 
Or, ni le temps ni les neuves formes n’y ont jamais rien changé. En bref, retenons que le conte est le meilleur des pédagogues pour atteindre en soi notre âme d’enfant, dont l’émerveillement rendra la leçon irrévocablement éducatrice. Au point que notre ratio tellement susceptible par nature, l’acceptera avec une amabilité non feinte. C’est là un moyen original de communication, unique parce qu’irremplaçable. Contre toute attente, les moeurs les mieux structurées, acceptent l’apport du conte comme un procédé formatif fondamental dont son économie vis-à-vis de la forme académique, nous affranchit alors d’un certain pédantisme qui se croit obligé. En somme, pareille Materia touche à l’essence même de notre nature, tellement nos sens s’ouvrent à lui sans détours.
 
Ce qu’est la nature humaine, chacun le sachant par l’expérience de soi, c’est le naturel de cette forme narrative qui permet d’y atteindre aisément. Nous convenons d’abord de leur évidence dramatique, à partir de quoi leurs conclusions pratiques s’imposeront pour vérités définitives ; leur cheminement historiel ayant apporté concomitamment leurs preuves intrinsèques. Hélas, il s’en fait par la suite, rarement une application personnelle, n’ayant pas suffisamment compris que nous venons de consommer sur le dos de notre propre histoire. Le fabuliste Louis-Marc Claude à propos du conte résume fort bien la chose : « chacun croit le lisant qu’il parle du voisin »…voire : « … l’on en croit la morale en réponse aux voisins ».
Pour exemple, les dissensions permanentes qui agitent le genre humain. De sorte que le conte achevé pose pour question : combien s’emploient, en fin de (u) … compte, à s’amender ? Laissons aller notre quatrain. L’Asie a répondu déjà :
 
 
Jong Tô, conteur habile à l’aimable cithare,
Recueille chez K’iu Yuan aux célestes métiers,
Maintes paroles d’or et de musique en pare
Délicat créateur, ses forts féconds psautiers.
 
Quand récités plus tard, sous les clartés lunaires
Au pied du Pic Sacré, de leurs jeux immortels
Les sages en diront les chants visionnaires,
Dont la mémoire exulte en nous les livrant. Tels !
 
 
* * *
YING – SHAH
 
 
 
 
Ying Shah, c'était son nom. Elle souffrait, otage
De quelque virago, mère de son époux,

Furia vengeresse aux basques du ménage,

Dont morbide chaque aube en aggravait le pouls.
Au point que la victime à force, se redresse
Pour un projet fatal.
 
« Ce sera sans remord
Qu’ulcérée il me faut au bout de ma détresse
Aller m’en affranchir, pour gage de sa mort ! ».
 
Ainsi soudainement, depuis trop longtemps, lâche,
Le souffre-douleur va, que soulève un dégoût,
Mettre un terme au péril à force qu’on le fâche,

Et pour unique fois porter le dernier coup.
 
Ying Shah, se porte alors chez un anachorète,
Célèbre thaumaturge en procédés expert

Qu’il entre dans son jeu, puisqu’elle se sent prête
A frapper qui la frappe et perdre qui la perd.
Elle va, souffle court, raide demanderesse,
Gravissant la montagne et ses rudes degrés
Inépuisable tant l’acharnement la presse.
 
L’Ermitage est atteint. Les cèdres au plus près,
Bercent comme à l’envi l’océan des nuages,

Et que porte l’azur dans ses bras transparents.
Là, d’inspirés jardins pleins d’odeurs, de ramages,
Enseignent le bonheur dignes et déférents.
Faut-il y consentir, car l’hôte en sa retraite

Peut d’âmes réprouver quelques desseins méchants ;
Et dont le sain répons pour le cœur en défaite

Le gardera du pire. Ô, l’asile avéré,

Où cueillant le Credo d’un sage cénobite,

L’esprit balbutiant en l’étrange séjour,

Récupère un signal ; qu’enfin le déshabite
L’épouvante de maux, par les moyens d’un tour !
 
L'homme en silence écoute. Or sa face mystique
Ne frémit pas d'un trait, quand le mortel besoin
Sur ces lèvres d'enfant les brûle, pathétique.

Il semble l'ignorer, les yeux perdus au loin,
Harcelé comme il l’est par l’amère pauvrette.
C’est alors que surgit, témoin des maux d’en bas
Leurs écumes qu’il fuit, le vol d’une mouette :
Subtile se gardant de menaçants trépas.
 
 
Le porte un arc-en-ciel libéré des abysses,
Comme aux jours du Déluge. Il berne les néants,
Y brasse ses couleurs en longs rubans complices,
Engendré selon Jah aux séjours des vivants.
 
Il la regarde enfin, lui livre sans ambages :
 
« Ce violent désir qu’enfle le désespoir,

Dénature ton cœur, alimente des rages

Promptes à s’enflammer. Je sens ne pas pouvoir
Détourner tes esprits de cette forfaiture.

Tu veux pour exorcisme un moyen radical,

Dont les effets seront de la pire facture !

Folle enfant t’en prévient mon art zodiacal !
Envisage plutôt l’option qui tempère,

Cette femme a des torts... sans remèdes, crois-tu ?
Se ressaisir vaut mieux quand l’âme désespère ;
Reprends-toi, négocie et vise moins tortu ».
 
Ying Shah se tait. Le sage en sent la réticence,
L’exaspéré vouloir de frapper méchamment,
Dont l’exécrable humeur fonde une pestilence :
Abattre la marâtre à force de tourment.
L’érudit sait, quand une oreille fait la morte
L’inutile besoin de la vouloir forcer ;
D’en conjurer l’emploi sachant en quelque sorte,
Que le moindre conseil ne peut que l’agacer.
 
L'homme cède. Il lui montre entre ses mains chenues,
Une coupe d'albâtre au couvercle d'argent :
 
« Tu masseras sa nuque et ses reins, paumes nues,
Ses hanches et son dos. C'est un terrible onguent !
Pour que son âme entière, enfin accaparée

Se livre assez, feins de l’aimer, écoute-la,
Apprends, selon ce plan, dès qu'elle s'est livrée,
Les merveilleux vaisseaux ».
 
L’homme ainsi lui parla.
Crispée Ying Shah saisit la mixture tragique,
Mais avant de sortir, lui revient la raison :
 
« Ce serpent que je tiens... »
 
« Tremble, qu'il ne te pique !
Aveuglément mortel, en oignant ce poison
Ne t’atteindrait-il pas ? ».

 
La fille lui reproche :
 
« Vous réprouvez mon geste, et pourtant vous voilà
Me condamnant pas moins ! »
 
 
« Toujours cette anicroche !
Ce que je vois ici, souvent je l’ai vu là !
Tout fauteur de délits a souci de lui-même,
Quand ses préparatifs propices à la mort,
Ajustés contre autrui pour une geste extrême,
Non sans effrois mollit quant à son propre sort.
Assez de discours vains, pour t’avoir reconnue,
Incapable à ce jour de te débarrasser
De ce projet pervers. Puisse-tu l’âme nue
Revenir sur tes vœux, juste avant que d’oser ;
Prends donc cette liqueur en guise d'antidote,
Elle est ta garantie où force le trépas ! ».
 
Déjà l'instigatrice à son souci dévote,
Abandonne les lieux. Elle hâte le pas,
Retrouve sa demeure, en son âme trafique
Des mimes d’empathie. Rôle amer, malaisé !
 
« N’est-ce justice enfin que ce destin tragique
Je m’en veuille affranchie ? Ô toi, martyrisé !
 
Voyez ! La bru propose à la mère surprise,
Souffreteuse souvent de calmer sa douleur,
D’en éteindre les feux à force d'entreprise ;
Et l’épouse du fils se mue en oiseleur.
Dès lors, à corps perdu qu’encourage l’audace,
Elle aide à ses couchers, l’accueille en son matin,
Rien ne lui fait défaut, présence jamais lasse,

A ce point qu’anobli s’infléchit leur destin.
 

 

Ying Shah revient en grâce. Lors, l'âpre belle-mère
L’inscrit indispensable arbitre de ses jours,
Chairs et âmes vont mieux, son bel art persévère,
Elle devient experte. Au point que sans détours
Non plus d’économie, il y va d’un miracle !
A ce luxe d'égards, l’aïeule ouvre son cœur.
 
Purgé, le pavillon revient de sa débâcle,
Chacune fait de l’autre intangible, une sœur.
L’époux que l’ambiance à coup sûr émerveille
S’étonne, mais se garde en marge des enjeux,
D’y regarder de près. Tout simplement, il veille
A ce que rien ne perce à nouveau de fâcheux.
 
Alors que dans le clan fleurit la connivence

Ying Shah, s’émeut soudain. Elle garde à l'esprit
Ses objectifs retors gagés contre l’offense :

Le poison va son train ! Pour sûr, elle nourrit
Une indicible horreur désormais, quand funeste
Son maléfique ouvrage ouvre sur un tombeau.
Car chemine en le corps de l’aînée une peste,
Dont la malignité s’enfonce sous la peau.
 
Elle espace dès lors les actes de massage,
Astucieuse tarde, en réduit le devoir,

Se donne pour primeur les tâches de ménage,
Sauf à renouveler qu’elle n’ose entrevoir,
 
 
La reprise de soins. Aussi :
« Jusqu’où la lèse,
Et pousse le poison appliqué librement ;
L’effet dévastateur, à quand - aux dieux ne plaise –
Les stigmates premiers d’un morbide tourment ? ».
 
« Ma fille et tu le sais, tes soins que j'apprécie,

Me font défaut depuis ces quelques derniers jours,
Mon âme tout entière en l'attente, te prie...

Prends subtils, tes onguents... je quitte mes atours... »
 
« Un regrettable ennui, selon l’apothicaire !
Les chaloupes du fleuve ont eu quelque avatar,
Et les simples cueillis sur la Montagne Claire,
Rentreront m’a-t-il dit, avec quelque retard !
 
« Demain ? Rassure-moi !»

 
« Je cours aux officines
Ô Mère, assurément. Dès l’aurore j’irai,
Et le soir à coup sûr, j’aurai vos médecines ».
 
« Puisse-tu mon enfant, par le Ciel dire vrai ! ».
 
Evidemment Ying Shah n’a qu’un désir en tête,
Celui de quémander par le même chemin –
Salvateur cette fois - où vit l’anachorète,
Qu’elle obtienne de lui l’antidote au venin.
Elle a fait le serment, autre que lettre morte,
Qu’il ne subsiste rien de son affreux penser,
Manière de sauver sa proie en quelque sorte :
 
« J'abattrai ce fatum, il le faut devancer ! ».
 
Tôt matin elle va, comme à marche forcée,
L’angoisse l’accompagne et qu’attise l’effort,
Pour retrouver enfin, au bout de sa visée
Le salvateur parvis. Le thaumaturge dort.
 
« Attendre est impossible... il ne se peut... j'appelle ! ».
 
Elle bat le chambranle et fait vibrer le gong,
Un vol de cygnes blancs s'éloigne à tire-d'aile.
 
« Seigneur ! Pour mon secours, je demande pardon !
Souvenez-vous de moi, de la terrible astreinte
Imposée à ma mère à la vouloir meurtrir !
Aujourd’hui du poison, en déliez l’étreinte
Et son spectre sournois, qu’elle n’aille en mourir !

 
L'autre, immense, est debout. Dans l'air vibrant qu'il hume,
Il compte les sanglots de l'enfant sur le seuil.

 
 
« Puis-je rendre à l'oiseau qui la perdit, sa plume,
Les épaves au port déchirés par l'écueil ?
 
« Ce que la main lia, la main peut le défaire
Maître, en neutralisant les effets de ce mal !

Et si rien ne peut plus jamais nous en abstraire
J’irai boire à dessein quelque filtre fatal ! ».
 
Le sage se retient et remise la foudre

D’une juste semonce. Il s’interdit l’excès,

Dont tout amer vengeur choisissant d’en découdre,
Se prive rarement des griffes d’un procès.

Le poids de son silence, il en connaît les normes,
Son éminent pouvoir aux abysses des cœurs,

Y reprend les aplombs, en dégauchit les formes,
Morbides les dénonce et fait que les humeurs,

Se retrouvent cadrés. Assez de zizanie

Être calme est la clé ! La meilleure leçon
 
Est qu’une conscience enfin s’ouvre à la vie

En accepte le droit et cède à la façon

Dont la Vérité signe unique sa réponse.

Quel est l’état, la part de qui, de quoi, comment
Des choses, de leur fin que la sagesse annonce
Et que l’aveugle ego quoi qu’il en pense, ment.
 
« Allons ressaisis-toi, n'ajoute à la traîtrise,
Tel autre projet fou de t’aller supprimer,

Mais plutôt considère, en quoi notre entreprise
Assura votre gain ! Ayant pu sublimer –
Mobile à part - l’amour d’une mère qui t’agrée,
Feignant de te céder un maléfique agent,
J’en tournai la fragrance et mis dans sa livrée
Qu’il ne soit à la fin qu’un séducteur onguent.
Quant à mon antidote, euphorique breuvage,
Il te rendit habile en multiples faveurs ;
Nos contraires n’avaient pour promesses en gage,
Qu’une pure alchimie. Et vous devîntes sœurs !
Prisonnière au début d'une injuste souffrance,

Ta haine relayant la vindicte et son lot,
Je fis que mon astuce usât de bienveillance
Etouffant vos brandons, comme on noie un brûlot.
Femme debout ! En paix, retourne à ta famille,
Ajoute à ce qui manque, et freine les excès,

Tout comme cette mère a retrouvé sa fille,
D'autres vous imitant, atteindront au succès ! ».
 
Le doux sage l’invite. Il monte au belvédère,
Où grave et généreux l’Universel s’étend.
 
« Viens donc ! Regarde au loin les portes du Mystère,
L’homme ce forcené toujours impénitent,

En disloque les huis, ravage la nature

Pire, la sienne propre à force de combats ;
Au point que sa survie annonce une gageure :
Retrouver quelque Eden, dessous tant de gravats !
 
 
Prends conscience, admets et lucide énumère,

Ici, là, comme ailleurs, la chute de naos,

Quand ta vile corvée, elle aussi délétère,

Participe non moins d’un infernal chaos.

Depuis toujours hélas, les postures de l’Homme,
Contestables lui sont coûteuses par excès,
Méprisant les leçons dont il se moque en somme...
A quand, quelque authentique et pérenne progrès ?
 
Dans l’heure qui suivit au long de sa descente,

Ying Shah, cœur, âme ouverts dans leurs replis mortels,
Ramène du Haut-Lieu, dont neuve elle s’absente,

De quoi recomposer des séjours éternels.

Lui, prenant à témoins et le temps, et l'espace :
 
« Lorsque l’Homme éperdu, pour jamais harassé
Enfin, prendra sur lui les enjeux de sa Race,

Il se reconnaîtra dans Qui l’aura pensé ».
 
©claude gauthier
 


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  • : Ce blog est dédié à la poésie actuelle, aux poètes connus ou inconnus et vivants.
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  • Amoureux de l'écriture, poésie, romans, théâtre, articles politiques et de réflexions... Amoureux encore de la beauté de tant de femmes, malgré l'âge qui avance, la santé qui décline, leurs sourires ensoleillent mes jours...
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