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14 avril 2018 6 14 /04 /avril /2018 07:04

 

 

 

Il a ouvert les yeux sur une lumière muette, une lumière de neige éblouie, comme au pays quand l’hiver rudoie.  Même ainsi, il l’a reconnue. Elle n’est plus de ce rouge souillé qui colle au corps, ce rouge des terres nourries d’hommes. Ici, elle est blanche. Mais rouge ou blanche la peur reste la peur. À son chevet, elle l’a veillé et à son réveil, elle l’a embrassé. Il n’ose pas regarder au-delà de ses cuisses, là, où le drap, cette nappe vierge, lisse, tendue de frais, est une plaine morte. Il se souvient d’avoir hurlé, le jour, la nuit, de longs cris, une plainte inhumaine. Et puis la morphine, l’a enlevé à lui-même.
 
Dans sa main d’enfant, la pierre récite sa prière éternelle : le plain-chant de son pays.
 
…Sous la chape des lumières basses, monte la respiration des gorges escarpées. Le fleuve fileté de brumes a la pâleur des cierges. Il est tôt, mais les premiers travaux sont achevés. Près de lui, Ochrim, le vieux passeur de rives, interroge le contenu de son vêtement et tâte, au travers du tissu, le rebond de sa poche. Que donnera-t-il aujourd’hui ? L’homme murmure : « Fils, elle est parfaite, offre-lui la meilleure des cibles. » Disant cela, le vieux dépose, dans la paume du gamin, une douceur de pierre, laiteuse, veinulée de bleu. « Sais-tu, petit que ce cailloutis de ruisseau est de ceux que l’on nomme larmes de rivière ? La Neretva me l’a donné. » 
 
Dans la main de l’enfant, la pierre aux ocelles bleutés roule, tel le fleuve au glacis de nacre.
 
Tadek est fasciné. Oui, elle est parfaite, fatale, taille, forme, poids, la munition idéale pour son lance-pierre. Quant à la cible, il n’y en a que deux qui soient dignes d’elle, difficiles à surprendre, capables de représailles. Un seul tir, il faut choisir ; Stavro ce croque-la-mort de fossoyeur où le bedeau tout pareil à une motte de beurre ?…
 
Le temps a passé, la pierre lui est restée. Jamais, il n’a pu s’en séparer. Sur la toile anonyme, lentement, son poing s’est ouvert, comme au pays quand la glace cède et libère. Entre ses doigts, pleure la Neretva.
 
©Béatrice Pailler
Recueil « Retable»
Revue Traversée N°83
Mars 2017
 

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  • Amoureux de l'écriture, poésie, romans, théâtre, articles politiques et de réflexions... Amoureux encore de la beauté de tant de femmes, malgré l'âge qui avance, la santé qui décline, leurs sourires ensoleillent mes jours...
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