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6 décembre 2014 6 06 /12 /décembre /2014 09:03
Providence (extraits) – Béatrice Pailler
Halte devant une auberge - Jean-Louis Meissonier
 
 
 
 
… À même le carreau de la salle sur ma paillasse de fortune, attentif au bruit des corps assoupis, à la chandelle des heures qui se consume, le sommeil me fuit. Que trouverons- nous au bout du chemin, lassitude ou renouveau ? Quel est notre destinée ? Qu’allons-nous devenir ? Qu’allons-nous accomplir ? Que restera-t-il du voyage ? La poussière de la route, la cendre des buchers, une goutte de nacre rose, une perle de sang ? Des questions sans réponses, une nuit sans sommeil, blanche dans le gris des désillusions, blanche sur le noir des jours de misère, sur le rouge des champs de bataille, blanche comme la pierre du tombeau.
 
Certains sommeillent, d’autres s’éveillent et j’écoute vivre la nuit. La vieille bâtisse au fil des ans s’est affaissée, et la charpente craque sous la rafale. La gent trotte-menu prend ses quartiers, et à l’office parmi les reliefs cherche sa pitance sous l’œil morne des mâtins gras et des mistigris repus. Bien avant les premières lueurs de l’aube les souillons et les mitrons se mettent à l’ouvrage. Elles puisent de l’eau, et les pots, les écuelles lavés et récurés s’entrechoquent dans les cuveaux. Ils façonnent le pain, caressant la pâte tendre et toute gonflée comme les seins des nourrices, comme les seins qu’ils imaginent ronds et blancs, ceux des filles galantes…
 
…Il est tôt mais déjà le jour pointe à travers les claires-voies. À petits pas la lumière s’immisce, une lumière d’église douce et tamisée, qui nous offre une aube tout en clair-obscur. Une aube fragile et nuancée, qui s’élance et rayonne, traçant sa voie dans la pénombre de l’auberge éveillée. Saintes effluves, souffle ardent de cette messe triviale, l’arôme puissant du pain chasse les miasmes nocturnes. Et l’on devine des pains ronds comme des soleils rutilants à la croûte miellée croquante, à la mie dense et parfumée…
 
…Sous le nez de ce ladre d’aubergiste j’ai volé un pain à l’office. En secret je l’ai caché contre mon ventre, entre mon pourpoint et ma chemise. Ce pain, bien avant que d’être mangé va par sa simple présence m’insuffler force et courage. La bonne chaleur qu’il irradie réchauffant mon cœur, échauffe mon corps. Au dehors dans la froidure du petit matin avec impatience nous attendons nos montures. Elles sont à l’image de mes compagnons, et au sortir des écuries certaines renâclent inquiètes, d’autres piaffent joyeuses.
 
En selle bien calés, sans un regard, sans un adieu nous partons remerciant simplement la providence. Car nous étions perdus et soudain, au détour d’une sente, l’auberge tant espérée était là. C’était pour nous l’assurance d’une nuit au sec, d’un repas. De nouveau le voyage nous happe et nos chevaux vont bon train. Perdue dans l’opalescence des brumes grises, devant nous, la route, ce long ruban d’incertitude s’étire dans le lointain. Nous forçons l’allure, et à bride abattue la chevauchée s’envole, court vers l’horizon…
 
© Béatrice Pailler 2014
 
Extraits de la nouvelle « Providence » mention spéciale du jury au 15 ème concours international de littérature, Regards 2014

 



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